Introduction
Le cancer du col de l’utérus constitue une cause majeure de morbidité et de mortalité féminine aux Antilles françaises. Bien que le dépistage par frottis cervical soit parfaitement accessible, la participation demeure encore très limitée. Dans un contexte où les violences sexuelles, en particulier l’inceste, apparaissent plus fréquentes qu’en métropole et sont marquées par le silence et le tabou culturel, le vécu traumatique pourrait influencer la relation aux soins gynécologiques.
Méthodes
Entre août 2022 et septembre 2024, dans le prolongement d’une enquête de terrain, des discussions libres ont été menées avec environ 340 femmes âgées de 25 à 65 ans, issues de divers milieux sociaux en Martinique et en Guadeloupe. Les échanges portaient sur la perception du dépistage, le vécu du frottis et l’acceptabilité des soins gynécologiques. Des professionnels de santé ont également été sollicités afin de compléter l’approche clinique.
Résultats
Parmi les participantes, 46 ont exprimé un blocage manifeste vis-à-vis du frottis (refus catégorique, anxiété intense, panique). Dix-sept d’entre elles se sont interrogées sur la possibilité d’avoir subi des violences sexuelles dans l’enfance ; neuf ont évoqué explicitement l’hypothèse d’inceste, avec des souvenirs fragmentaires suggérant des traumatismes enfouis. Leur vécu associe le frottis à un sentiment d’agression et d’intrusion, perçu comme une atteinte à l’intimité, parfois évocatrice d’attouchements ou de pénétrations subies sous contrainte. Ces perceptions alimentent l’évitement et pourraient contribuer à la faible participation au dépistage de ce cancer aux Antilles, expliquant en partie la surincidence et la surmortalité observées dans la région.
Conclusion
Ces résultats suggèrent un impact potentiel du psycho-traumatisme d’origine sexuelle sur l’adhésion au dépistage du col de l’utérus. Il est cependant nécessaire de croiser ces observations avec des données cliniques, épidémiologiques et d’autres investigations pour mieux comprendre les mécanismes en jeu. L’intégration d’approches sensibles au traumatisme — incluant soutien psychologique, adaptation des pratiques et formation des professionnels — pourrait favoriser la participation au dépistage. Bien que centrées sur le frottis, ces dynamiques pourraient également influencer d’autres dépistages, tels que ceux du sein ou des voies aérodigestives supérieures, impliquant des examens perçus comme intrusifs. Ces éléments ouvrent des perspectives pour des stratégies de prévention et d’accompagnement mieux adaptées aux femmes ayant vécu des violences sexuelles.
